Le fruit du confinement

Cap vers l'exil

 

La Nouvelle-Orléans Louisiane 1822 libre de droit

Un roman en gestation



Les oranges 


Nouvelle-Orléans, États-Unis. Août mille huit cent vingt-deux. 

 À la lueur d’une chandelle, dans une chambre d’un hôtel miteux, moi, André Durand, grave à la plume mon carnet de voyage. Un projet longtemps mûri. Tant et tant de choses se sont passées depuis que nous avons posé le pied de l’autre côté de l’Atlantique. Je me dois de les coucher sur le papier ; pour mes enfants, plus tard, quand ils auront pris leur envole et trouvé la liberté. Ayant eu la chance de pouvoir aller à l’école de Saint-Jean, Marie et Jacques pourront lire mes notes. Moi-même j’ai appris la lecture et l’écriture auprès d’un pasteur de Paris, ami de mes parents, ainsi que par mon métier d’imprimeur. La Nouvelle-Orléans. En premier lieu, un mélange de joie et d’appréhension. Nous étions déboussolés par l’absence d’Anne. Nous avions planifié de nous installer ensemble sur une nouvelle terre ou dans un de ces étranges bayous. Sans elle, ce projet perdait son sens. Un événement est venu tout bouleverser. Hier, la « Gracieuse », notre goélette, a accosté le port bondé de voyageurs endimanchés, commerçants affairés et travailleurs pour la plupart noirs de peau, trempés par les abats-d’eau de l’été. J’ai été instantanément attiré par l’exotisme léger, joyeux, coloré, spontané de la cité ; il me changeait de l’austérité de mon village natal et de ma ville des Cévennes. Les marins sont descendus sur le quai pour se précipiter dans les débits de mort subite qui fleurissent dans les quartiers portuaires. Retenus au bastingage, nous avons pu admirer les fameux bateaux à vapeur brassant le Mississippi tels deux moulins tournant dans le courant du Gardon. Jacques et Marie ont laissé très vite cette découverte pour en attraper de plus insolites. Quel bonheur de voir mes enfants s’adapter si facilement à la réalité. Quant à moi, je cherchais à m’agripper à tout événement et personne qui aurait pu m’orienter dans ce dédale de nouveautés. Je n’avais d’autre but, pour ma fille de douze ans et mon fils de huit ans, que de manger puis trouver un marchand de sommeil. Nous avons suivi les voyageurs dans la ville à l’architecture française. Au nord du méandre d’un large fleuve marron et impétueux, la cité d’immeubles blancs à deux étages et masures basses, bleues ou jaunes, nous conviait à la visiter. Un homme nous a proposé de nous accompagner dans une gargote du vieux carré français, où nous nous trouvons ce soir. Alors que nous déambulions dans le quartier animé et le marché achalandé, j’ai eu soudain une idée, hasardeuse et irréfléchie, mais ô combien évidente. Elle m’avait effleuré après avoir vu défiler les petits sur la « Gracieuse », quand Jacques m’avait supplié de les sauver. De les imaginer vendu à un tyran m’était intolérable ; je devais faire quelque chose pour eux, tant il m’était cruel de fermer mon cœur et mes yeux. Je n’ai pas réfléchi aux conséquences ; les difficultés sont venues après. J’ai donc demandé à notre guide quand et où aurait lieu la prochaine foire aux esclaves. D’abord surpris, il m’a répondu que cela dépendait de la cargaison du bateau qui nous avait amenés et, que s’il y avait de la marchandise à bord, ce serait ce jour, sur le navire. Je lui ai laissé mes enfants et je suis allé retrouver le capitaine de la « Gracieuse ». L’officier de la marine royale se tenait devant la passerelle, occupé à négocier avec deux gentilshommes. J’ai attendu. Après le départ des marchands, je me suis présenté au capitaine et lui ai demandé si je pouvais acheter un des enfants du bateau négrier arraisonné pendant la traversée. Le capitaine m’a dévisagé de ses yeux océan. J’étais très mal à l’aise. Il m’a demandé ce qui me faisait croire qu’ils étaient à vendre. Pris au piège, je n’avais en effet pas réfléchi à ma requête, je ne connaissais rien à la situation du nouvel État américain et aucun argument valable me venaient à l’esprit, une idée saugrenue a germé dans mon cerveau dérangé. Je lui ai baratiné que la cargaison confisquée en mer ne pouvait certainement pas retourner en Afrique ou sur les îles des Antilles ; par conséquent, elle devait être revendue rapidement sous peine d’être confisquée par les autorités de Louisiane. Je ne savais pas sur quel terrain je m’avançais. Embarrassé, l’officier m’a proposé les quatre garçons en lot ; à prendre ou à laisser. Je suis resté bouche bée. Pourquoi un tel empressement à vouloir s’en séparer ? Était-ce parce le commerce des esclaves se faisait ici en secret ? Reprenant son port altier, le marinier m’a demandé ce que je comptais en faire. Je lui ai répondu que je souhaitais m’installer en ville et que j’avais besoin d’un domestique et non de quatre ; en omettant que je n’avais pas d’argent. Le sourire narquois, il m’a informé qu’il était en pourparlers avec un riche commerçant désirant la totalité de la cargaison ; ses représentants remonteraient bientôt dans l’entrepont où on avait placé la marchandise. Pourquoi s’embêterait-il avec un client apparemment sans le sou ? Bien qu’écœuré, j’étais certain que le capitaine frimait. Sur la « Gracieuse », scandalisé par la découverte de la cargaison d’humains, il avait fulminé contre les Portugais. Il s’est lissé le menton rasé de frais et m’a jaugé de la tête aux pieds. Puis il a réitéré son offre en insistant su la fleur qu’il me faisait en séparant les gamins du lot. Il ne pouvait pas me les préparer. Il me les vendait donc pour le prix d’un, avec leurs cheveux, leurs blessures et sans graisse de palme. Dégoûté, je ne pouvais ou ne voulais pas reculer. Je lui ai demandé son prix. À l’annonce de mille livres tournoi, j’ai cru défaillir. Près de mille francs ! Je me suis ressaisi et lui ai dit ne pas les avoir. La vérité a parfois du bon car, à ma grande surprise, il m’a demandé de prendre les bambins gratis et de disparaître sur-le-champ. Je l’ai regardé partir, en demeurant pétrifié. Avais-je bien entendu, n’étais-je pas en train de rêver ? Eh bien non. Le vieux loup de mer rejoignait déjà un de ses matelots. Je l’ai entendu lui ordonner de m’apporter les moutards. Abasourdi, tant par la rapidité du marchandage que par le fait de me retrouver avec autant de domestiques, loin de tous mes repères et sur un nouveau continent, j’étais également soulagé de ne pas avoir perdu l’affaire. Je n’avais emporté avec moi qu’un billet de cinq cents francs français. Enchaînés par le cou et les chevilles, les drolles (enfants en patois cévenol) baissaient la tête pour ne pas regarder leur nouveau propriétaire. Je ne pouvais soutenir mon regard sur eux, tant ils étaient soumis, bridés comme du bétail. Je n’avais qu’un seul désir : celui de les libérer dans l’instant. J’ai demandé au marin les clés, il m’a répondu qu’il ne les avait pas. Quand je suis revenu avec la marchandise à ma traîne, j’ai lu sur la face poupine de mes gosses tant l’incompréhension que l’effroi ; sur celle de notre guide, je devinais sa désapprobation. Laquelle, celle d’afficher au grand jour les secrets de la Nouvelle-Orléans ? Une œillade insistante et, du moins le pensais-je alors, malveillante, s’est posée sur mon fiston ; celle du garçonnet qui l’avait alors imploré sur la « Gracieuse. » Je restais sur mes gardes. J’ai demandé à notre guide de nous conduire chez un forgeron. Après moult protestations, il a fini par acquiescer. Je lui avais promis de lui donner deux dollars prélevés sur le change de mon billet. En déambulant dans les rues de la Nouvelle-Orléans, nous nous sommes exposés au sarcasme des passants : quatre lapins de corridor nus comme à leur naissance, devançant leurs maîtres portant les bagages. Mon embarras n’était rien comparé à la gêne du Louisianais. La gueule en coin de rue, le maréchal-ferrant a fait signe au premier client de se baisser et de poser le crâne sur l’enclume. Il a cisaillé habilement la chaîne du cou et fracassé d’un coup sec celle des pieds. Il a renouvelé l’opération avec les autres bambins. Une fois sa tâche achevée, il a réclamé son dû. Alors que, incrédules, les drolles se palpaient le cou et les chevilles comme s’ils portaient encore la marque indélébile de leur captivité, de mon côté, au lieu d’apprécier le bonheur de les avoir déchaînés, je ressentais au contraire la honte de les posséder. Je suis rentré seul dans un magasin de tissus. Élancée, mince, les oranges sur l’étagère et vêtue de couleurs flamboyantes, une femme m’a demandé en créole ce que je désirais. Bien évidemment, je n’ai rien compris à ce qu’elle me disait. J’avoue même avoir été fort surpris de me retrouver en présence d’une vendeuse à la peau ébène. Dieu que je suis pétri de préjugés ! Égayée par ma mine ahurie, elle a renouvelé sa question dans un français approximatif, en poussant les lèvres en avant comme pour se moquer. Puis elle s’est mise à rire aux éclats. J’en ai été fort contrarié. Je ne connaissais absolument rien des relations qu’entretenait la population de la Louisiane avec la France qui l’avait abandonnée. À l’heure où j’écris ces lignes, j’en sais un peu plus sur l’histoire de ce pays. Je lui ai demandé des vêtements pour habiller des gars d’environ dix ans ; âge que je comparais à celui de mes enfants. Elle s’est dirigée vers la vitrine. De retour, elle m’a scruté, à tel point longuement, qu’elle réussit à me mettre dans la gêne. Ce n’était pas difficilen, tant je me trouvais confus. Elle a secoué le menton en marmonnant quelques mots incompréhensibles et s’est rendue dans son dépôt pour y aller chercher le fruit de ses estimations. Délaissé dans l’échoppe bigarrée de tissus multicolores telle une cravate de couleurs chaudes et vives, un arc-en-ciel enjambant les tuquets (collines) ou les vallées, un flamboiement de feu d’artifice à l’image de cette contrée, j’ai retrouvé peu à peu la légèreté que j’éprouvais en arpentant les termes des Cévennes, le sentiment de sérénité perdu sur le bateau à la mort de ma bien-aimée. Les chemises et pantalons emballés, la commerçante a fousiqué (fouillé) dans sa limande quelques étoffes pour réparer les vêtements abîmés de mes propres enfants. Elle m’a proposé de le faire moyennant quelques cents et m’a demandé, tout de go, si les gamins que je venais d’acheter étaient affranchis ou non. Sans attendre la réponse, elle m’a informé que le transport des esclaves s’effectuait à Bâton-Rouge et que, si mon intention était de les libérer, il leur faudrait un document certifiant leur émancipation. Totalement submergé, j’ai balbutié que leur propriétaire s’en était débarrassé et que je ne les avais pas payés. La femme a ri aux éclats. J’ai pu voir ses dents ivoirines et bien plantées ; non comme celles de notre accompagnateur boudant aux dominos. Penaud, je l’ai sollicitée sur la marche à suivre. Elle m’a fait une réponse paradoxale : il me fallait prouver que je les avais achetés et il était préférable de ne pas le faire. J’étais sur le point de mettre en colère contre la moquerie de la Créole. Sous le charme de son magnifique sourire, d’autant qu’elle me prit affectueusement le bras, je fus incapable de lui reprocher quoi que ce soit. Elle m’a conseillé de garder les mômes et de laisser passer le temps. J’ai payé les vêtements, les pétas (tissus) et je suis sorti. Nous avons hâté le pas, ne tenant plus sur nos jambes et humant le vent depuis trop longtemps. Arrivés à l’auberge grise et décrépie, notre guide m’a demandé de laisser les Noirs dehors et d’informer l’aubergiste si je comptais les faire dormir dans l’écurie. J’en fus abasourdi. Je venais de libérer les enfants de leurs chaînes, les habiller à l’aide d’une affranchie et voilà que je devais les parquer tels des animaux. Où avais-je donc atterri ? En sortant de l’hôtel, plus un assommoir qu’une cantine, plein de galapians (vauriens) occupés à chasser le brouillard ou fumer, satisfait d’avoir obtenu du mastroquet, lui aussi dans les vignes, un toit de foin pour mes protégés, j’ai eu la surprise de retrouver mes rejetons sympathiser avec mes valets. En se précipitant sur moi, Jacques m’a triomphalement annoncé que mes sujets s’appelaient Massoma, Bonam Lèndè et Madiba. Comment avait-il fait ? Quelle joie de les savoir ressuscités à l’humanité. Je les ai installés dans l’étable, avec du pain, du fromage et une gourde d’eau. Ils n’y touchèrent pas. En revanche, ils m’ont remercié de leurs yeux foncés et étonnés. C’est à cet instant que j’ai découvert ce qui m’avait jusque-là échappé. Le regard suppliant de celui que Jacques nommait Massoma m’a confirmé ce que je redoutais : le plus grand était aveugle. Cette goutte d’eau a orienté mon choix. Juste avant que ma fille et mon fils ne s’endorment, après qu’ils m’eurent longtemps poutouné (couvert de baisers) comme rarement ils l’avaient fait, je leur ai expliqué la situation dans laquelle nous étions : sans travail, terres ni maisons ; avec des domestiques par-dessus le marché. Je leur ai rapporté ce que la créole m’avait confié. Je ne pouvais pas affranchir les garçons puisque je n’avais pas le droit de les acheter ni de les revendre ; sauf à Bâton-Rouge. La seule solution était que nous allions comme prévu dans le district de Natchez. J’ai omis de leur avouer ma véritable intention. En posant la plume, je les observe souffler leurs clairs, les paupières fermées, serrés l’un contre l’autre, tels deux angelots rayonnant de clarté. Je goutte à cet instant de paix, en remerciant Anne de la beauté qu’elle a enfantée. J’ai le cœur cependant chaviré de devoir me débarrasser des pauvrets angoissés. 

aquarelle jean-luc bremond

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