Du caravansérail au col assoiffé


À la découverte de mon nouveau livre

Un extrait du roman: le choix de Firuze.
caravane marchande, jpeg

 

La caravane

 

Dans les montagnes d’Iran, à haute altitude, une petite ville subit les assauts du froid. Ses murs sont surélevés au souvenir des invasions mongoles. Les habitants patientent l’hiver devant l’âtre, par divers artisanats et de longues veillées. Les caravanes ne passeront pas ! Le bazar attendra le printemps pour fleurir de marchandises. Malgré la neige abondante, un vieillard, presque nu et la peau virant au violet, se tient au-dehors. Le corps embrasé de la chaleur du présent, après une longue vie d’errance, il revient chez lui pour renaître à nouveau. Avant de pénétrer l’enceinte de la cité et honorer ce qui lui reste de parenté, il chante au vent du silence le contentement. Il prend son grand tambour, le bat en un son ininterrompu et fredonne un poème d’Al-Jîlânî (Pour les auteurs des poèmes, voir les notes en fin de roman.)
Louable est mon ivresse, licite est le nectar, dont la vigne et son fruit n’ont pas eu de part. À la coupe divine où je portai mes lèvres, l’unique goutte bue, en mon âme soulève une extase dont le feu ne s’éteindra jamais. L’Amour ! lorsqu’il atteint le cœur d’un amoureux, fait que la nuit obscure, pour lui, devient clarté.

                                                       ***

Sur la route de Bagdad à Ilam, en pays Kurde, un vieil homme, habillé d’une tunique en laine écrue, coiffé d’un turban blanc et torsadé autour d’un couvre-chef vert, dansait gracieusement. Les bras levés vers le ciel, en un mouvement continuel, il tournait sur la terre nue où gisaient son bâton de pèlerin et sa besace en toile tissée de rouille. Les monts du Zagros s’illuminaient dans le levant ; le voile blême de l’aube s’étirait, au jour naissant, en de longues traînées safran s’estompant peu à peu sous l’effet du soleil incandescent. Alors que la douce brise de l’orient soufflait dans le matin aride, aucun nuage de pluie ne s’annonçait pour rafraîchir l’été torride. La terre avait soif de la rosée qui se faisait languir, les plantes espéraient la pluie. Tourbillonnant avec douceur, telle une feuille tombant doucement à la fin de sa vie, le danseur envoyait son chant à la nature en réveil, jusqu’à la cime élevée du pic Kabir Kuh.
Tout au long de sa longue route solitaire, le Derviche persan, un citoyen de Daskerah (actuellement Arak), dressait sa tente d’inspiration. Là, il scandait des versets du Coran. Dix ans plus tôt, il avait rejoint un cercle soufi. Il avait choisi la voie de la danse pour s’élancer vers l’absolu ; depuis peu, il avait découvert la pratique du chant pour s’y évanouir dedans. Sans bagage ni vêtement de rechange, il se rendait à Bagdad pour y rencontrer, dans son école, le cheikh Abdel Qadir Al-Jilani, le faucon gris des cieux, un ascète et savant, le vivificateur de la religion, qu’il savait mourant. On racontait sur ce maître une histoire. Sortie des nuages luminescents, une voix l’avait tenté en lui affirmant que tout était permis à celui qui était anéanti dans le divin. Abdel avait résisté en demandant à la voix de prononcer le nom de Dieu ; le nuage s’était obscurci. Après un long silence, la voix l’avait complimenté sur sa prudence et la science qui sauve du néant.
Firat, tel était le nom du vieillard, cessa de danser. Après avoir scruté la plaine cuivrée, où paissait placidement un troupeau de chèvres brunes, il s’agenouilla sur une plaque d’herbe jaunie et commença à méditer.




En l’année cinq cent quarante et un de l’hégire, soit mille cent soixante-trois de l’ère chrétienne, sur la route marchande de Mandali, dans l’Empire califal abbasside du Bas Iran, nommé Irak, une caravane se déplaçait en une file colorée de rubis, céladon, opale et turquoise. Chargés de céréales, épices, tissus de soie ou de laine, huile d’olive et thé, les premières bêtes de charge contournèrent nonchalamment l’étrange personnage qui, immobile, entravait avec impertinence leur voie seigneuriale. Le caravanier de tête alla se rendre compte de la raison de ce chaos. En apercevant le mendiant en contemplation face à la vallée ambrée, il pesta dans sa barbe.

« Encore un de ces Soufis exagérant l’ascèse demandée par l’Islam ! Leurs pratiques ésotériques ont une odeur de soufre ! » cracha-t-il à ses coéquipiers.

Outré par le sarcasme du ressortissant de la ville de Bagdad, un jeune Iranien, du nom d’Alim, se rapprocha. En apercevant à son tour le Derviche, statique malgré la présence des centaines de chameaux, dromadaires et encore plus de marchands, il fut attiré par l’audace sereine que dégageait le méditant, planté là tel un vieux cyprès. Alim n’avait encore jamais rencontré ces mystiques que l’on nommait dans son village : les limpides, les gens du banc, les laineux, les éponges molles, mais que ses parents appelaient en secret les sages. Il se souvint alors des paroles d’un des caravaniers, au départ de sa ville : « ces religieux se laissent connaître par le très Généreux, ils accèdent à lui par son amour. Le soufisme est la voie du cœur de l’Islam. » Ces sages paroles ne venaient-elles pas de la bouche d’un Soufi ? Les yeux mi-clos, l’homme fixait imperturbablement le désert de sable et de pierres. La rivière d’animaux poursuivit son cours, en se déversant de part et d’autre du rocher vivant ; en le frôlant, les convoyeurs frémirent de superstition. L’Iranien dit à son voisin : « Nous a-t-il même
entendus ? »

Alim laissa passer les bêtes chargées de lourdes jarres d’huile, amphores de musc, balles de soie, bouteilles de camphre, boites de muscade, caisses de safran et poches d’oranges précautionneusement fixées sur leurs flancs. Parmi les blatèrements des chameaux, rehaussés des cris des caravaniers, il surprit le regard brillant, doux et ébène d’une femme. Il resta paralysé par sa beauté et ses iris de jais. De son côté, Firuze sourit timidement à celui qu’elle avait eu de cesse de dévorer du regard, durant le long voyage depuis Ilam. Alim plongea dans le reflet ambré des deux lunes enflammées.
Plissant les yeux sur la cohue satin, indigo, jade, craie et beige, fondue dans un nuage de poussière, Firat choisit de s’accrocher à la proue du vaisseau du désert jusqu’à Bagdad, la cité fleurissant le bassin de la Mésopotamie, sans se douter un seul instant qu’il influerait la destinée de deux jeunes gens. Il se releva et dévala la pente.

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