La vie continue

La révolution du klezmer

 

Les Roms


Une grande ronde. Les danseurs marchent sur le cercle, dans uns sens puis dans l’autre. Ils avancent au centre en levant les mains, ils reculent en les baissant. Puis c’est la farandole. Le meneur, un foulard coincé entre les doigts, serpente entre les musiciens, des Tziganes aux violons usés, cymbalums rapiécés, mais des virtuoses renommés.
La musique accélère, ainsi se poursuit le long freylekh.


La pause du musicien. Photo Jean-Luc Bremond
Le repos du violon
                                      


Des marmottes fauves, debout sur le pré flamboyant, guettent les deux humains qui descendent le raidillon fleuri de mauve, violet, rouge, jaune et blanc. Un lynx miel bondit de roches en rochers en direction des hêtres gris et des sapins émeraude. Elijah s’arrête sur un promontoire qui surplombe un village montagnard aux habitations en bois bruns. Les voyageurs peuvent voir, au-dessus des contreforts jade et amande, poindre les premières lueurs san-
guines du soleil à son déclin. Le klezmer, habitué à reconnaître les couleurs des modes musicaux, a la sensation de découvrir pour la première fois les teintes de son pays. Istvan, debout à ses côtés, contemple la vallée brumeuse qui reçoit les eaux d’un torrent tumultueux. L’enfant a fait preuve d’une grande endurance à la faim, il aspire maintenant au repos, à se poser enfin.
Depuis Iassy, les musiciens ont traversé la plaine moldave, les Carpates orientales, jusqu’aux portes de la Transylvanie. Une année a passé depuis l’été où ils se sont rencontrés. Ils ont dormi plus souvent dans les foins que sur une paillasse, ils ont mangé plus souvent dehors qu’autour d’une table près d’un bon feu. Elijah prend le garçon par la main, il l’entraîne jusqu’aux premières maisons d’un gros bourg, au travers une forêt sombre d’épicéas. L’enfant de douze ans se laisse faire sans broncher, tant il est épuisé. Ils arrivent sur l’unique route villageoise, bordée de maisons à un étage, de hauts portails en bois richement sculptés, gravés de sentences et de bas-reliefs. Un troupeau de buffles, poussé par un jeune pâtre, les oblige à s’écarter. Elijah l’interpelle.
« Connais-tu un gîte où nous pouvons manger et passer la nuit ?
– Tout est fermé pour la Saint-Jean. Après la traite on va tous sur la colline pour sauter le feu, vous pourrez veiller avec ma famille, il y a à boire et à manger.
– D’accord, nous pourrons même vous jouer quelques airs.
– J’en parle à mes parents. Attendez ici, on viendra vous chercher. À tout de suite. »
Elijah et Istvan s’assoient sur un banc, sans doute utilisé par les vieux du village afin de passer le temps. De la musique retentit au loin, la fête a déjà commencé. Il était temps, car la soirée est déjà bien entamée ! Intrigués, les musiciens se dirigent vers l’attroupement, au bout de l’avenue, là-bas, à la sortie du bourg. Tant pis pour l’enfant, il le retrouvera sur la colline avec ses parents.
Ils rejoignent le rassemblement, ce n’est pas celui qu’ils escomptaient, mais une procession qui tourne autour du cimetière. Des gaillards portent un brancard, sur lequel repose un cercueil recouvert de pétales de roses. Autour du défunt, une fanfare et sa tribu. Les hommes sont coiffés de grands chapeaux noirs, les femmes sont vêtues de robes fleuries, les enfants sont pieds et torse nus. Ils chantent, ils font sonner les accordéons, guitares, cymbalums, violons et percussions, mais aussi les cuivres, violant ainsi les restrictions des autorités imposées aux gens du voyage, aux Juifs compris, afin qu’ils ne fassent pas de bruits. Car il s’agit bien là de Tziganes qui s’apprêtent à enterrer leur mort. Elijah a de nombreuses fois joué du violon avec eux, à ces occasions ses collègues le considéraient comme un frère. Il a beaucoup reçu de ces virtuoses de la musique.
Le klezmer préfère se joindre à la procession mortuaire plutôt qu’aux festivités transylvaines, car ces nomades l’ont toujours fasciné, il se sent plus à l’aise avec eux qu’avec les autres résidents de la grande Roumanie qui les accusent de toutes sortes de crimes, le plus souvent injustifiés. Il n’y a pas si longtemps, ils étaient bannis, fouettés, pendus ou mutilés, leurs enfants placés, ceux qui les soutenaient étaient taxés ou bien emprisonnés.
Elijah fait signe à Istvan de le suivre. L’enfant est pétri de préjugés à l’égard de ces chapardeurs. Que ce soit à l’orphelinat ou sur la route, on lui a bien fait comprendre que ces voleurs étaient une peste et une menace à éradiquer. Et là, comble d’horreur, ils transportent un macchabée ! Le garçon ne peut suivre son aîné, il reste immobile, comme s’il était fossilisé. Elijah le prend par le bras.
« Ne t’inquiète pas, je sais ce que je fais. »
Personne ne semble troublé par la présence des deux
intrus, peut-être pensent-ils qu’ils sont membres d’un autre clan venu discrètement partager leur douleur ? Elijah en doute cependant, il est sûr que les Tziganes savent très bien qu’ils ont affaire à des étrangers. Le klezmer prend leur discrétion comme un signe d’hospitalité.
Dans le cimetière, le prêtre attend avec impatience, il tient en effet à participer à la veillée de la Saint-Jean. Le cortège s’arrête aux premières tombes. Une onde de panique traverse l’assemblée, une hésitation quasi superstitieuse, comme si les vivants voulaient se protéger de la mort. Ils sentent la présence de l’ancien défunt venu accompagner le trépassé dans la tombe, afin de l’emmener avec lui dans un monde meilleur. 

Les survivants sont maintenant prêts, ils avancent lentement vers la fosse ouverte. Depuis deux jours et pour six semaines encore, ils ne se sont ni lavés ni peignés, ils ont veillé toute la nuit, ils ont cessé leurs activités. Les hommes posent le cercueil, puis il l’ouvre délicatement. Le corps du vieillard repose en paix, bien habillé, la bouche bâillonnée, les yeux recouverts d’une pièce de monnaie.
Soudain des hurlements, des pleurs, des évanouissements. La veuve, l’aïeule de tous ces gens, s’avance le visage en pleure, elle prend une bouteille d’alcool et en arrache le bouchon avec ses dents. Elle en vide une partie dans le cercueil, elle la rebouche puis la place à côté du disparu. Elle retire son écharpe puis elle vocifère un chant, à en déchirer le cœur de tous les assistants. Que dit-elle à son époux ? Elijah devine qu’elle lui reproche ne pas rentrer avec elle à la maison, puis qu’elle se résigne, qu’elle l’invite même à trinquer avec elle. Le klezmer serre fortement la main de son jeune compagnon qui tremble comme une feuille dans le vent. Les hommes se succèdent, ils s’adressent au mort, ils boivent en sa mémoire, ils lui donnent du tabac et de l’argent. Ils portent tous des rubans noirs accrochés à leurs vêtements. Les femmes, vêtues de jais, cherchent à empêcher la fermeture du cercueil, l’une d’elles se jette même dans la fosse, inconsciente, comme si elle était tombée en syncope. Elle est aussitôt soulevée, arrosée d’eau, ramenée à la vie. Puis le cercueil descend en terre, il est peu à peu enseveli. Le fils aîné vient chercher sa mère, le plus jeune verse du vin et de la bière sur la tombe. Il s’adresse à l’assemblée.
« Nous ne chanterons plus, nous ne nous raserons plus pendant quarante jours ! »

Il fait signe à ses frères de le rejoindre. Ils adressent à leur père son chant préféré, les poings serrés, le visage crispé, puis ils donnent le signal du départ. La cérémonie n’est pas finie, la veillée ne fait que commencer, elle ne se déroulera pas sur la colline, mais dans le campement isolé du clan, à la sortie du village. C’est le premier enterrement d’Istvan, il en est tout secoué, tant de cris, de douleurs exprimées ! Elijah, lui, assiste à sa première inhumation dans un cimetière catholique, alors que les Juifs en sont exclus, il en est tout ému. Comment les Tziganes ont-ils fait pour y être acceptés ? Ils doivent certainement être membres à part entière de la paroisse du curé. Toute la famille est réunie autour de la roulotte en feu. Les flammes effacent le passé du défunt, afin de le désorienter, afin qu’il ne revienne pas chez lui. Elijah et Istvan sont subjugués par la scène, ils ne peuvent détacher leurs yeux de l’incendie qui embrase le silence de la nuit. Les étincelles rougeoyantes semblent monter jusqu’à leurs sœurs étoiles qui parsèment d’or le ciel d’encre. Soudain un chant fuse de l’assemblée, des paroles profondes qui viennent d’un autre temps, d’un autre continent. Les chevaux hennissent en hommage à leur dresseur du peuple des fils de Ram, venus du lointain Rajasthan.
« Que je meurs si vous n’êtes pas des musiciens ! », s’exclame en hongrois un homme, à l’adresse des deux étrangers.
Elijah et Istvan le regardent, embarrassés.
« Vous êtes les bienvenus, le plus grand respect appartient aux musiciens, comme on dit chez nous. Nous jouerons toute la nuit », complète l’homme en leur faisant signe de le suivre. Le klezmer et son protégé pénètrent sur l’aire délimitée par des roulottes et quelques maisons vétustes. S’y répandent, pêle-mêle, des matériaux de récupération et des ouvrages en cours de réparation. Ce clan est semi-nomade, semi-sédentarisé. La famille est au moins venue des quatre coins de l’Europe, tant elle est nombreuse, tant il y a de caravanes et de chevaux. C’est cela qu’Elijah aime chez ce peuple, sa complicité, sa solidarité, ses tribus soudées. Ces gens expriment leurs sentiments sans les contenir, ils passent de l’extrême tristesse à l’exubérance de la fête. Le klezmer a tant de fois été convié à leurs veillées, il a toujours décliné leurs généreuses invitations, mais maintenant ça y est, il peut enfin y participer.
Les frères, les cousins, les neveux accordent leurs instruments. Un grand cercle se forme autour d’un grand feu. La plupart des membres de la famille sont assis, une forte odeur de viande grillée plane au-dessus d’eux. Les guitares donnent le rythme, d’abord lentement puis de plus en plus rapidement. Le klezmer est captivé. Comme son violon lui manque à présent ! L’enfant se colle à lui, tant il est intimidé, Elijah lui serre le bras.
« Tu as bien dû rencontrer des Tziganes durant ta pérégrination.
– Oui, mais je les ai toujours évités.
– Ne nous appelle pas Tzigane, l’ami, nous sommes des Roms, des Romungros pour nous distinguer de nos frères valaques ! s’exclame l’hôte assis à leurs côtés. Et toi Gadjo, joue-nous quelque chose avec ton violon ! », demande-t-il au garçon.
Istvan regarde son aîné, gêné. Elijah l’encourage par un hochement de tête. L’enfant sort son instrument puis, tout en restant debout, plaque une mélodie sur le tempo soutenu des frappés de mains, des guitares et des cymbalums. Les violons le rattrapent aussitôt, les accordéons le suivent sans tarder, les exclamations l’incitent à accélérer. Une femme entonne un chant venu des profondeurs du voyage, tous les musiciens le reprennent en saccadant le rythme. Puis Istvan poursuit par des airs hongrois. Cette fois ce sont les enfants qui l’accompagnent, petits et grands, ils déploient avec prouesse leurs talents. Istvan a su se faire adopter par la tribu, par sa spontanéité et son archet, il a perdu en même temps tous ses préjugés.
Elijah prend sa flûte. Il connaît le répertoire de ces gens, appris lors de ses prestations avec ses amis. Il était quelque-fois le seul klezmer dans un ensemble tzigane, le plus souvent c’était l’inverse, mais là il se sent d’improviser dans la nuit chaude et étoilée. Évidemment il serait plus aisé pour lui d’avoir un violon, il pourrait même emprunter celui d’Istvan, mais il ne tient pas à lui faire de l’ombre. Elijah joue un air csángó, il ne s’aperçoit pas qu’il est désormais le seul à jouer, tant il est absorbé. Puis il poursuit par une mélodie ashkénaze. Il est très vite rejoint par son jeune compagnon. Une joute est lancée, klezmer contre tzigane. Mais les équipes sont inégales, le duo est très vite écrasé par les chants. Elijah abandonne, mais pas son acolyte.
Le klezmer écoute les mots qu’il ne comprend pas, il s’imprègne de la joie arrogante venue de l’orient. Lui vient à l’esprit la remarque du jeune orphelin lors de leur rencontre, à propos de sa tristesse. Pourquoi donc les klezmers apportent-ils tant de joie à leurs auditeurs, pourtant plus enclins qu’eux à tourner en humour leurs malheurs, alors qu’ils dégagent eux-mêmes tant de sérieux ? Peut-être justement parce qu’ils ne vivent pas en clan, qu’ils sont seuls et sans tribu.
Son voisin, un homme d’une quarantaine d’années, lui tant une écuelle garnie de viande et de haricots.
« Tu joues de la flûte comme si tout ton corps ne demandait qu’à rire et, pourtant, tu te retiens de pleurer ; alors laisse tes larmes sortir avec tes notes inspirées et ton rire rejoindre nos chants de liberté. »
Elijah reste bouche bée, l’homme aurait-il lu dans ses pensées ?

« Que le deuil noir mange ma mère si je mens, tu es un sacré bon musicien l’ami ! Comment te nommes-tu ?
– Elijah.
– Szabolcs, je suis l’un des fils de celui qu’on a enterré aujourd’hui, dit l’homme en se signant, je n’ai jamais entendu tant de sons sortir d’un si petit instrument. Tu as dû sacrément t’entraîner.
– C’est mon métier, je suis klezmer. »
L’homme hoche la tête, d’un air entendu.
« Je vois que vous êtes une nombreuse famille, vous habitez tous ici ? demande Elijah, heureux d’engager la conversation.
– Nous sommes douze frères et sœurs, comme les apôtres du Christ, avec chacun beaucoup d’enfants, sans compter les oncles et les tantes. Pour la plupart, nous voyageons dans différents pays. En fait, nous sommes un peuple nomade depuis que nous avons quitté l’Inde dans l’Antiquité, en passant par les marécages de la Mésopotamie, où nous sommes devenus une puissance à éradiquer. Le sultan d’alors nous envoya aux frontières de son empire. C’est de là que nous venons. Nous sommes aussi de la lignée des râjputs, qui quittèrent l’Indus. Ils ont été capturés par les Turcs, mis en esclavage par les Ottomans puis transportés avec eux dans les Balkans. Nos ancêtres étaient de la caste de guerriers, nos deux lignées se sont rassemblées pour devenir le peuple Rrom des Romané Chavé. Nous avons gardé, de notre berceau oriental, à la fois notre langue, notre noblesse, notre indépendance, notre résistance et notre combat par la musique et le chant. Mais nous chantons aussi notre histoire d’esclaves libérés il y a près de soixante-dix ans. Mon frère, quand je t’entends jouer de la flûte, je perçois que ton histoire est aussi celle d’un peuple soumis aux restrictions et aux persécutions. Nous sommes juste plus orientaux que vous, apparemment plus gais et plus légers. Ton fils, en revanche, est plus libre et plus spontané, il est un Rom, un homme de notre clan. Et toi, Elijah, es-tu aussi un Tzigane qui ne veut pas toucher, ni être touché ? »
Szabolcs rit devant la mine perplexe de son invité.
Elijah est un brin contrarié, l’homme a vu juste, il n’est pas aussi libre qu’il le voudrait. Il observe Istvan rire avec ses nouveaux camarades, heureux parmi des gens joyeux. L’homme croit qu’il est son fils. Il l’a certes porté et soigné, mais il n’a pu lui épargner les blessures aux pieds. Il sait que le garçon est las de voyager, pourtant il l’entraîne toujours plus loin sans endroit où se poser. Est-il digne d’être son père, s’il ne peut lui apporter la sécurité d’un foyer ?
La fête se poursuit jusqu’à tôt le matin, chacun relançant un chant, une mélodie ou une danse, quand il sent le silence s’éterniser plus de deux minutes. La nourriture, l’alcool et le tabac circulent sans cesse. Elijah boit plus qu’il ne devrait, il oublie la fatigue et les soucis du voyage, il goûte à l’instant présent qui ne lui apporte que du bonheur.

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